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Better Call Saul, l’excellence au long cours

Qu’est-ce qu’on attend au fond d’une série TV ? Qu’elle nous plonge dans un univers qui nous est étranger ? Qu’elle nous mette face à des questions morales ? Qu’elle reste un pur produit de divertissement ? Et qu’est-ce qu’une série peut apporter qu’un film ne peut pas ? Le cas Better Call Saul est parfait pour répondre à ces questions.

La série créée par Vince Gilligan et Peter Gould en 2015 prend la suite de Breaking Bad (2008-2013) en se concentrant sur un de ses personnages secondaires : Jimmy McGill, alias Saul Goodman. Au fil de ses 63 épisodes étalés sur six saisons, elle déploie un vaste canevas narratif qui s’appuie sur de nombreux personnages et qui élargit considérablement la période explorée par la première série puisqu’elle commence six ans avant le début de Breaking Bad et se termine deux ans après.

Thématiques

Si Better Call Saul développe différentes thématiques (le monde criminel, la justice, la fratrie, le couple, la culpabilité), l’une d’entre elles en constitue le cœur : le questionnement moral. Mike Ehrmantraut (incarné par Jonathan Banks) est un ancien flic corrompu rongé par la culpabilité après la mort de son fils, qui tente de garder un lien avec sa petite-fille tout en travaillant pour un puissant baron de la drogue. Nacho Varga (Michael Mando), membre important de l’organisation Salamanca, fait tout pour protéger son père qui le désapprouve. Kim Wexler (Rhea Seehorn), brillante avocate, croise Jimmy au service courrier du cabinet HHM. L’amitié se mue peu à peu en amour, une histoire où le questionnement moral est central.

Enfin, Jimmy McGill (Bob Odenkirk), génie de l’arnaque, grandissant dans l’ombre de son grand avocat de frère, se transforme petit à petit en Saul Goodman, avocat véreux, opportuniste et pourtant terriblement attachant car d’une grande complexité, au-delà du bien et du mal. Jimmy (Saul) est un homme insatisfait, animé par un désir de puissance, qui prend plaisir à se réinventer, constamment en quête de réussite et de reconnaissance. Un homme aussi qui n’a pas peur d’enfreindre la loi pour de « bonnes » causes, comme dans l’affaire Sandpiper, où il défend des retraités spoliés. Pour lui, la frontière entre droiture et légalité est définitivement brouillée.

Kim Wexler et Jimmy McGill en silhouette à contre-jour dans un appartement, scène de Better Call Saul

Principe narratif

La série érige la surprise en loi fondamentale. Le procédé narratif de l’annonce, qui consiste à planter une graine dans le récit pour la développer ultérieurement, est ici systématique mais sans que cela semble mécanique. La série est à l’image de la vie : pleine de surprises. De plus, la narration s’appuie sur un principe simple, rabâché dans tous les guides d’écriture, qui se résume en trois mots : show, don’t tell. Montrer, sans rien expliquer. Les scénaristes de la série le maîtrisent à la perfection, et il faut parfois de longues minutes, voire un épisode entier pour saisir le sens d’une scène. Une façon de rendre le spectateur actif et de le récompenser pour sa patience.

Expérience

Un récit long crée une expérience comme nulle autre. Si le cinéma est (le plus souvent) proche de la nouvelle – des personnages saisis à un moment critique de leur vie – la série se rapproche davantage du roman, approfondissant l’origine des comportements, des névroses, des traumatismes. En passant de nombreuses heures à côtoyer ces personnages, un phénomène étrange se produit : une familiarité s’installe, un lien très fort se construit, s’intensifie, jusqu’à un point de rupture (la fin de la série ou celle d’un personnage) qui peut être très dérangeant.

Bob Odenkirk en noir et blanc dans le rôle de Gene Takavic, la nouvelle identité de Saul après Breaking Bad

Time Machine

En s’autorisant de constants bonds dans le temps, les scénaristes de Better Call Saul accèdent au statut de narrateur « superomniscient ». Des flashback ou des flashforward nous donnent des pistes pour mieux comprendre les personnages. Besoin de montrer ce que devient Saul après la fin de Breaking Bad ? Le noir et blanc s’impose pour signifier une vie au rabais, privée de joie et de toute sa sève.

Excellence

Outre la qualité d’interprétation de tous les comédiens, la mise en scène est constamment inventive, à la recherche de la meilleure façon de montrer une scène en utilisant tous les moyens mis à sa disposition (split-screen, macro, accéléré…). D’ailleurs, placer la caméra aux endroits les plus incongrus est un des leitmotivs de la série, qui ne manque pas d’une bonne dose d’humour.

Comment se surpasser ?

Better Call Saul, mieux que Breaking Bad ? Certains le pensent. Mais au fond, peu importe. On constate, quand on a vu les deux séries, une continuité dans l’excellence. Fan de La Quatrième dimension, Vince Gilligan en a retenu le sens de l’économie narrative et la capacité à générer de la surprise avec des éléments du quotidien. Une des qualités d’un auteur est de se laisser dépasser par son oeuvre. Dans un entretien au Monde, il disait : « J’adore que les téléspectateurs et les critiques expliquent mes propres séries. Ils le font bien mieux que moi. » Chacun trouvera dans Better Call Saul des raisons de se reconnaître, de s’interroger, de s’émerveiller aussi, et de pleurer.

Défier les conventions

Dans son récent classement des 50 meilleures séries de tous les temps, Télérama classe Better Call Saul à la 26e position. Le magazine aurait tout aussi bien pu la placer plus haut. Drôle et existentielle, la série – qui a pris fin en 2022 – défie les conventions. En posant des questions philosophiques, en scrutant les tréfonds de l’âme humaine, Better Call Saul dépasse de loin ce que l’on peut attendre d’un produit télévisuel consommé sur Netflix en rentrant du travail. 

Un couple

Que reste-t-il à la fin ? Un couple. Kim et Jimmy. Des moments de bonheur, des discussions, des cigarettes partagées. Leur relation est au centre de la série, jusqu’au glaçant dernier plan qui conclut ce récit de tragicomédie au long cours. Par sa puissance, il emporte le spectateur. Par son émotion, il nous fait trembler et nous laisse orphelins. Une œuvre incontournable.

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1 commentaire pour “Better Call Saul, l’excellence au long cours”

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